Andrée De Jongh

J’ai 24 ans en 1940. Cela veut dire que, déjà, je suis née en plein milieu d’un conflit mondial antérieur. J’ai été élevée dans le culte de quelques grandes femmes, que m’a transmis mon père : Edith Cavell, une infirmière britannique mais travaillant en Belgique, qui, pendant la Grande Guerre, a monté et organisé un réseau d’évasion avec des belges de la région de Mons et des français de Lille et de Valenciennes, pour soustraire des centaines de soldats belges des griffes de l’occupant ; et puis Gabrielle Petit, également infirmière, et qui fournit des renseignements et de précieuses informations aux anglais : toutes les deux ont été fusillées.

On m’a attribué un rôle dirigeant dans le réseau (c’est un britannique qui l’a rebaptisé après mon arrestation, en déclarant, pour saluer le retour d’aviateurs anglais abattus seulement deux semaines auparavant : It’s just like a comet), mais je n’y attache aucun prix, cela n’a pas de sens : j’ai joué un rôle que je ne pouvais pas assurer seule. Je souhaite évidemment que l’on retienne les noms de tous mes camarades, je ne me considère même pas comme une figure de proue : un maillon, plus solide peut-être, et qui n’a pas pu être brisé…

 

Dès le début de la guerre, j’ai quitté mon travail de dessinatrice publicitaire dans la région de Malmédy et, à Bruxelles et j’ai rejoint la Croix-Rouge, puisque j’avais suivi une formation d’ambulancière. Et ainsi j’ai retrouvé ma volonté première (je voulais être infirmière, mais mon père n’approuvait pas les aspects religieux de l’hôpital où je souhaitais m’inscrire, pensant que j’allais renoncer à ma liberté d’esprit), à savoir servir. Ce culte, je l’ai développé, agrandi et propagé. Je lui ai voué ma vie : et ma vie, alors, c’était la résistance. Et c’est cela que j’ai poursuivi tous ces jours, environnée par la terreur et la barbarie mais l’affrontant sans reculer.

Mais cela ne s’est pas fait du jour au lendemain, même s’il fallait faire vite et que les besoins étaient immenses – et nos moyens étaient si réduits ! J’ai participé à un premier réseau, qui prenait en charge l’hébergement clandestin de soldats anglais évadés, mais il a été rapidement démantelé par la police allemande. Arnold Deppé, qui l’avait créé avec moi, avait travaillé du côté de Biarritz, pour la société Gaumont, et y avait gardé des contacts : ce qui s’est avéré très utile par la suite.

Puis, avec mon père et Arnold, nous avons créé une filière d’évasion vers l’Espagne (pays considéré à l’époque comme « neutre », bien que Franco se soit rangé aux côtés de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste), en traversant la France occupée et la zone dite « libre ».

Le réseau s’est donné pour mission d’évacuer des militaires (anglais, mais aussi américains, canadiens, écossais, irlandais, parfois même polonais) qui n’avaient pu rejoindre la Grande-Bretagne au début de la guerre, d’autres qui s’étaient évadés d’un camp de prisonniers de guerre ou s’étaient enfuis de Dunkerque,

des résistants ou des agents de renseignements « grillés », des volontaires qui voulaient poursuivre le combat avec les forces alliées, et des pilotes alliés dont les appareils avaient été abattus au-dessus de la Belgique, mais aussi de la France ou des Pays-Bas.

Les anglais bombardaient surtout la nuit, pour éviter les pertes trop importantes. Trois possibilités se présentaient aux équipages des avions pénétrant dans le ciel belge. Soit, une fois leur mission accomplie, ils rentraient sans encombre : c’était naturellement le mieux, et c’est arrivé maintes fois, il faut le souligner, bien que ces équipages n’aient jamais reçu une formation spécifique ou très poussée ; soit ils étaient abattus, et on ne pouvait rien y faire ; soit, et c’est là que Comète intervenait, ils étaient abattus mais pouvaient sauter en parachute, et se retrouvaient sur le territoire, à la merci de leurs poursuivants.

Outre qu’ils devaient avancer en terrain inconnu, les équipements des fugitifs étaient des points de repère trop visibles : il était impératif de s’en débarrasser. Au début, il était trop aléatoire pour eux de prendre langue avec des notables du coin (notaire, curé, fonctionnaires, autorités locales évidemment surveillées) : et de toute manière, il était presque impossible à ceux-là, s’ils l’acceptaient, de prendre en charge ces hommes, recherchés d’abord mais qui avaient vocation à retourner en Angleterre et à repartir au combat à partir de là. D’où l’idée, qui est vite devenue un projet, de former un réseau qui leur viendrait en aide, où qu’ils se posent : et pour cela, nous avons pris des contacts avec différents groupes de résistance sur le territoire, pour qu’ils les acheminent vers le réseau mis en place : d’autant que, pour un groupe plutôt spécialisé dans les sabotages de ponts ou de casernes, il n’était sans doute pas évident que les services d’un aviateur britannique, songeant avant tout à réintégrer la Royal Air Force, puissent être d’un grand secours.

Bien sûr, les Anglais eux-mêmes, au fil du temps, ont affiné leurs méthodes pour parer ou pallier aux dangers qui guettaient les aviateurs contraints de rester dans la nature.

Le but, c’était d’effacer tout indice sur le pays d’origine du fugitif : mais on ne peut évidemment effacer un accent.

Petit à petit, des relais, passeurs ou logeurs ont émergé dans des localités situées près des frontières belge et française : des administrations communales facilitaient les démarches officielles, allant parfois même jusqu’à fabriquer elles-mêmes des faux papiers ou passeports. Les aviateurs étaient pris en charge par des habitants ou des hôteliers qui, il faut le souligner, risquaient leur vie pour « complicité avec l’ennemi », et qui leur fournissaient des habits civils et les hébergeaient, souvent dans des fermes ou des dépendances. Dès qu’on pouvait constituer un groupe (chaque fois entre trois et cinq personnes, et chaque fois accompagné par un médecin : au cinquième passage, à la Noël 1941, il y en avait sept, plus moi et deux guides basques, soit 10 personnes, ce qui était beaucoup : mais le passage avait été réussi), on prenait la route, entre deux et trois fois par mois.

Evidemment, il y avait l’occupant : et il y avait ses agents, ses délateurs, qui s’infiltraient dans les groupes. Il fallait donc tout vérifier, plusieurs fois si nécessaire. Pour leur part, les Britanniques ont d’abord été réticents : ils ne croyaient pas que nous puissions organiser sans encombre de tels voyages (qui pouvaient durer une semaine) : j’ai dû personnellement convaincre les responsables du Consulat à Bilbao de nous aider pour la dernière étape : ils ne me prenaient pas au sérieux, ou ils se méfiaient (sans doute étais-je trop jeune à leurs yeux pour pouvoir prétendre « diriger » un tel groupe). Au début, c’était un mélange des deux : à la fin, ils nous attendaient presque. Et, en avril 1942, j’ai installé mon père à Paris, rue Oudinot, une sorte d’antenne-étape, à la fois pour mettre de la distance avec Bruxelles, (où le réseau avait été infiltré et où il avait échappé de peu à une rafle), et servir de poste de transition chargé de coordonner les opérations, qui devaient coûte que coûte se poursuivre.

Pendant l’exode, en 1940, faute de pouvoir rallier la Grande-Bretagne, des belges se sont fixés dans le Pays Basque : Elvire de Greef s’installe dans une ferme abandonnée, la Villa Voisin, à Anglet, à 18 kilomètres de la frontière espagnole. Son mari est interprète à la Kommandantur, et aux premières loges pour fournir de précieux renseignements aux réseaux de résistance. Un Anglais (qu’on appelait Bee Johnson) qui travaillait au Comité Olympique Belge à Bruxelles, avait rallié la maison avec eux et s’en était institué « homme à tout faire ». Concrètement, il a organisé les passages, que j’ai même fini par lui confier en partie, et m’a supplée après mon arrestation. Il a été arrêté, mais libéré après un jour grâce à l’influence du mari d’Elvire. C’est là qu’on se rassemblait pour préparer le passage de la frontière espagnole – il y avait trois autres fermes-relais au Pays Basque. Elvire s’occupait des finances du groupe : quand elle a été arrêtée, elle a prétendu que, en réalité, l’argent qu’elle détenait venait du marché noir et des trafics divers auxquels soi-disant elle se livrait, alors qu’elle s’y fournissait pour les besoins du réseau ! Des allemands trempant dans ce genre d’affaires, ils redoutaient qu’elle en sache long sur leur compte : et elle fut libérée…

Tout cela, ces relais, ces antennes, ces soutiens, s’est constitué petit à petit, dans une terreur permanente d’être découverts et qu’on remonte les filières patiemment créés.

Il fallait passer plusieurs frontières. Entre la Belgique et la France, il y avait des passes, par exemple à Sivry ou à Erquennes. On atteignait Lille ou Valenciennes, puis en train jusqu’à Paris (souvent des chefs de gare ne nous contrôlaient pas…). A Paris, direction le sud de la France, d’abord jusqu’à Bordeaux, puis vers Bayonne) à travers les Landes, à vélo. ou (plus tard) Dax, puis en omnibus jusqu’à Anglet). Puis des guides basques prenaient le relais, et nous faisaient passer par des sentiers de contrebande dans la montagne et les ravins jusqu’à la rivière Bidassoa, qu’on franchissait vers 4 ou 5 heures du matin, entre deux guérites de soldats de la Guardia Civil (un certain nombre de personnes y sont d’ailleurs mortes, notamment à cause des crues, des courants et du froid). Le Consulat à Bilbao (celui de San Sebastian était trop surveillé) emmenait les fugitifs en voiture jusqu’à Madrid, où l’Ambassade les prenait en charge et les transportait jusqu’à Gibraltar : et de là ils étaient acheminés en bateau vers l’Angleterre, éventuellement avec une escale à Lisbonne.

J’ai été appréhendée dans les Pyrénées, à mon 23ème passage, en janvier 1943, sur dénonciation, sans doute d’un fermier basque. J’ai été emprisonnée à Bayonne, puis à Biarritz et à Fresnes ; j’ai avoué être la fondatrice de la « ligne d’évasion », mais la Gestapo ne m’a pas crue – comme le Consul de Bilbao au début, ironiquement. Ce qui m’a sauvé la vie : et le passage que je devais assurer s’est quand même fait, le lendemain de mon arrestation.

Si tu tombes, un ami sort de l’ombre à ta place…

Le réseau, la Ligne a poursuivi ses activités et effectué plus de cent passages, les deux derniers par avion directement de Biarritz à Londres, comme une manière de salut sur l’aile. J’ai été libérée par la Croix-Rouge Internationale le 22 avril 1945, en même temps que les autres prisonniers. J’y ai sans doute vu un signe, puisque, la guerre finie, j’ai repris des études pour devenir infirmière, ce qui était ma résolution de jeunesse.

Jeunesse que, bien sûr, je n’avais pas perdue…

Auteur : Yves Wellens 

Traduction : A.G.

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